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Les artothèques allemandes:

tu me prêtes ton oeuvre d'art?

Prêter les oeuvres d’art comme le font les bibliothèques pour les livres. C’est le principe des «artothèques». Un rapport original à l’Art, qu’on ne trouve qu’en Allemagne...

Emprunter une eau-forte délicate, la placer au-dessus du canapé du salon, l’échanger au bout de trois mois contre une sérigraphie très colorée. Non parce que, entre-temps, Mademoiselle aura changé de petit copain ou de canapé, ni parce que l’eau-forte choisie par Madame ne correspondait pas au goût de Monsieur, ni parce que les invités ont accumulé les critiques et les gausseries mondaines, mais simplement parce que c’était prévu comme ça dès le départ… Nous sommes en Allemagne, pas en France ! Œuvres d’art qu’on change au fil des mois sur les murs de son chez-soi, voilà en effet ce que permettent les artothèques allemandes, où les œuvres s’empruntent comme des livres.

La formule existe aussi en France, mais elle est plus rare, et surtout de dimensions beaucoup plus modestes dans le choix d’œuvres proposée, - quelques gravures et clichés photographiques. A Berlin, où coexistent plusieurs artothèques publiques, la principale est l’artothèque de la Bibliothèque centrale régionale, qui s’enrichit constamment de nouvelles œuvres, - en ce moment, sculptures et peintures d’artistes contemporains allemands et étrangers.

L’artothèque, située naturellement au sein du bâtiment abritant la bibliothèque, s’apprête à fêter ses 30 ans. Des gens de toutes les milieux sociaux et de tous les âges s’y rendent, même si professions indépendantes et 25-35 ans y sont majoritaires. Il est vrai que le bâtiment est dans le quartier jeune et branché de Kreuzberg.

En Allemagne, les artothèques témoignent d’un rapport à l’art décomplexé qui peut surprendre les Français, enclins à la sacralisation de tout ce qui touche au patrimoine, cet autre nom pour eux de l’identité nationale française. Bien sûr, il y a, en France, des affiches de la Joconde ou des posters reproduisant les œuvres de Matisse accrochés aux murs des chambres d’adolescents ou, dans les milieux populaires, aux parois des salons…

Mais ces morceaux de papier glacé, imbus de la charge de faire reflet à des œuvres souvent anciennes et consacrées, ne sont pas si “ jetables ” qu’ils y paraissent. Ils concentrent en eux au contraire, dans les couches populaires et l’âme des adolescents, toute la solennité donnée à la culture “ noble ” française. Celle-ci, bien plus qu’ailleurs, est empaillée par un système éducatif, une Histoire et des politiques culturelles faits en France de centralisme, de rigidité, voire d’autosatisfaction sans recul.

La culture a dans ce pays une fonction nationale désignée, car la nation française, qui se construit sur une base à la fois universaliste et laïque, a besoin de s’appuyer à cette fin sur les politiques culturelles avec elle dans cette voie. “ A chaque moment de son histoire, ” commente à sa façon le sociologue et critique d’art français Jacques Lennhardt, “ la France est au bord d’une guerre civile symbolique. ” Et les Français ne jettent pas si facilement les symboles…

Comment pourraient-ils alors avec facilité faire circuler les œuvres d’art dans leur appartement, sans frémir jouer ainsi “ à la légère ” avec de petits morceaux de patrimoine ? Bien sûr, il faudrait relativiser, examiner le succès réel mais encore modeste des artothèques allemandes, rappeler que divers mouvements artistiques au 20e siècle ont déjoué les mécanismes de sacralisation de l’art, de même que l’usage du fac-similé ou l’apprentissage du virtuel, - on visite le Louvre par Internet. Il n’empêche: de même que le musée demeure en France le lieu premier de la culture, racontant un rapport à la fois collectif et sacralisé au patrimoine, de même l’artothèque allemande raconte aux Français un petit peu des rapports peut-être plus intimes, plus individualistes et moins solennels des Allemands à l’art.

Karine Gantin

 

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