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Un siècle par-delà les frontières
Simon Lazard est né en 1901. Il est à Paris, au lycée, lorsque l’armistice de 1918 est signé. En 1945, il a 44 ans lorsqu’il découvre Berlin en ruines. En 2000, Simon Lazard continue à vivre entre la France et l’Allemagne. Portrait d’un passeur de frontières du siècle.

Une lumière douce de fin d’après midi illumine son appartement, dans le XVIe arrondissement de Paris. Les baies vitrées du salon cossu où il reçoit ses visiteurs donnent sur l’ouest. Pourtant, toute sa vie durant, Simon Lazard n’a cessé de regarder vers l’est. Et quelle vie! Une vie la valise à la main, faite d’allers-retours incessants entre la France et l’Allemagne. Simon Lazard n’a jamais été diplomate du Quai d’Orsay. Et cependant il a tout d’un ambassadeur. Il l’a d’ailleurs été, à sa manière. Le regard empreint d’une attention bienveillante, il sait écouter l’autre. Et le comprendre.

Aujourd’hui, Simon Lazard voyage un peu moins qu’avant. Cela ne l’empêche pas de continuer à s’engager dans les relations franco-allemandes, et même au-delà. Son premier stage, c’était en 1924 à Katowice, en Silésie polonaise. Il était alors, après un passage à Polytechnique, à l’Ecole des Mines de Paris. Ses études terminées, Simon Lazard obtient en 1925 son premier emploi, en tant qu’ingénieur dans les mines... de la Sarre. Il aurait pu travailler dans des mines françaises. Mais l’idée de franchir des frontières avait quelque chose d’attirant. «En fait, je préférais partir à l’étranger plutôt que de rester en France... Par curiosité. Et puis, j’avais un grand souci d’indépendance...». Le sourire bienveillant de Simon Lazard devient malicieux, il ajoute: «J’avais besoin de me décrasser». Entendez l’esprit comme le corps. Ingénieur au fond, il descendait tous les jours dans les galeries, discutait avec le personnel et prenait, sa journée terminée, ses douches à la mine...

Simon Lazard maîtrisait l’allemand: son père le lui avait fait apprendre. Atout précieux qu’il appréciera à d’inombrables reprises. Comme ce jour de juin 1940 où, officier de l’armée française en déroute, il est enfermé par les Allemands dans un lycée de jeunes filles à Nantes. Il obtient de se rendre à la Kommandantur et propose ses services d’interprète... «J’étais un horrible collabo!», relève-t-il non sans humour. Pendant deux jours, à l’aide d’un brassard blanc, il fait l’intermédiaire entre les Nantais et l’occupant. «J’essayais d’arranger les choses.... Mais j’avais un but très précis.» Le brassard lui donne liberté de mouvement. Une liberté qu’il utilise après s’être remis en civil pour rejoindre sa famille, laissant plantés là les Allemands.
Pendant l’occupation, Simon Lazard a fait un choix fondamental: rester en France. «Cela peut paraître prétentieux... Mais si j’étais parti -je le dis avec le recul- j’aurais eu l’impression de déserter...» Il obtient dans un premier temps un travail dans un ministère. Travail qu’il doit cesser d’exercer en mai 1941, en application de la loi sur le Statut des Juifs. «C’est seulement ce jour-là que j’ai réalisé que j’étais Juif», souligne le petit-fils du fondateur de la Banque Lazard.

Parvenu à se réfugier en zone libre, il deviendra cultivateur en Savoie. Du jour au lendemain, lui et sa famille se mettent à traire une vache, cultiver des pommes de terre... «Nous avons été admis par nos voisins parce que nous nous sommes intégrés», remarque Simon Lazard. Observer comment fonctionnent les autres pour mieux s’intégrer. Grâce à cette méthode, Monsieur Lazard parviendra à s’intégrer dans ses multiples fonctions... Peu après la libération, il part pour Berlin travailler au Conseil de Contrôle des Alliés chargé de gérer l’Allemagne occupée. «Je me suis dit: les Allemands m’ont empoisonné la vie pendant quatre ans. Je veux essayer de comprendre pourquoi.». Là , il découvre la réalité d’une Allemagne ravagée. «Je voyais ces ‘Trümmerfrauen’, mal vêtues, travailler dans le froid de l’hiver 45-46». Sur le terrain, il doit affronter les exigences des autorités et de l’industrie françaises, obnubilées par la volonté de désarmer et «faire payer» l’Allemagne. Réaliste, Simon Lazard milite en faveur d’une vision de long terme. En aidant l’économie allemande à se redresser, la France pourra ensuite en tirer les bénéfices, par les participations et les échanges... Il deviendra administrateur séquestre de l’usine IG Farben de Ludwigshafen... jusqu’à ce qu’elle devienne l’actuelle BASF. A cette date, Simon Lazard est nommé par le gouvernement français membre du Conseil de Surveillance de BASF, en application des décisions des Alliés. Une carte de visite qui lui ouvrira de nombreuses portes en Allemagne et en France.

Progressivement, ses compétences et son expérience feront de lui une sorte d’«ambassadeur industriel» entre les deux pays. Les industriels français le chargent de mission en Allemagne. Et Simon Lazard leur donne des clés pour comprendre la mentalité des industriels allemands. Dans ce choc des cultures, il est une fois de plus un interprète. Il se familiarise avec une façon de travailler qui souvent le séduit: «Dans 9/10e des cas, les propositions allemandes me semblaient réalistes, davantage que les solutions françaises». A partir de 1974, atteint par la limite d’âge à BASF, il commence à abandonner progressivement la «vie active». Mais c’est pour continuer d’exercer ses talents dans diférentes institutions, comme la Chambre de commerce franco-allemande ou le Cercle franco-allemand, pour lequel il organisera notamment un voyage... en Allemagne de l’Est, en 1977. Une première dans l’histoire du Cercle. Encore cette soif de traverser les frontières... Les frontières? Pour Simon Lazard, «on les passe comme on veut. Ou comme on peut.»

Yann Ollivier

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